

Dossier : Devenir propriétaire grâce aux Castors
Bien loin de la comptine “Pirouette cacahouète” qui raconte l’histoire d’un facteur qui tombe dans les escaliers en papier d’une maison en carton, le mouvement d’auto-construction coopérative “Les Castors” a permis à plus de 300 familles de Beaune et du pays beaunois de devenir propriétaires d’un pavillon de grande qualité à moindre coût. C’était dans les années cinquante quand l’entraide, la solidarité et le sérieux faisaient légion.
Les prémices aux “Trente Glorieuses”
Pour raconter cette très belle histoire, il faut déjà se rappeler ce qu’était la France au tournant de ces années 1940-1950. Après cinq années de guerre suivies d’une longue période de privations et de rationnement (les fameux tickets alimentaires et les légendaires topinambours et rutabagas), les Français connaissaient, avec optimisme et ravissement, le début des Trente Glorieuses. Tandis que l’Europe de l’Est étouffait derrière le rideau de fer dessiné à Yalta, les pays occidentaux se recontruisaient en bonne partie grâce à l’aide du Plan Marshall mis en place par les Américains. La foi dans l’avenir était attestée par le fameux “baby-boom“ de classes d’âge pléthoriques alors même que s’esquissait l’exode rural qui allait transporter, en moins d’un demi-siècle, la population française des campagnes vers les villes. Une urgence en résultait, qui s’alimentait elle-même par les besoins des nouveaux constructeurs : il fallait impérativement construire des logements pour accueillir cette foule de nouveaux habitants.
Sous l’influence des grands promoteurs publics, les organismes HLM et les filiales de la Caisse des dépôts, le dogme fut bientôt établi que le logement social devait être locatif. Schématiquement, cette idéologie donnait le la : la propriété pour les classes aisées, la location pour les plus modestes. De ZUP en ZAC et de tours en barres, on vit se développer les produits de cette conception de l’urbanisme, des immeubles qu’on avait mis trois ans à construire, trente ans à déplorer et trois secondes à détruire sous l’objectif des caméras de télévision. Nous payons encore aujourd’hui ce choix calamiteux qui se traduit par des concentrations urbaines sans âme, par des ghettos ethniques et par un délabrement de tout le tissu social avec son coût terriblement élevé.
Il existait pourtant une autre philosophie, née à la fin du XIXème siècle dans les cités ouvrières, celle qu’on n’appelait pas encore l’économie sociale et solidaire mais qui avait pris forme avec les premières caisses mutuelles, les sociétés coopératives ou les associations de production. Dans ces organisations nouvelles, élaborées autour du catholicisme social alors très puissant, l’argent n’est pas roi. Elles fonctionnent toutes avec une règle centrale égalitaire : “Un homme, une voix“.
Une croissance par essaimage
C’est assez naturellement en Bretagne que naît le mouvement coopératif “Les Castors“ qui va s’étendre à toute la France en se proposant de permettre aux gens modestes d’accéder, par leur travail et leur épargne, à la propriété de leur maison. En Côte-d’Or, les Castors se créent à l’initiative d’Yves Japiot, adjoint du chanoine Kir, et s’implantent ensuite à Beaune selon le souhait du maire Roger Duchet et de son adjoint Pierre Laurioz. Au-delà de tous les clivages politiques, les premiers coopérateurs gardent aujourd’hui un souvenir ému de ces deux élus beaunois et de leur sollicitude.
Mais qu’on demande aux plus anciens ou aux derniers propriétaires de Castors quelle était la personne centrale dans ce dispositif, un nom leur revient de façon unanime, celui de Jean Preney. Qui est donc Jean Preney ? L’homme, natif de Thury, n’était pas prédisposé aux travaux de construction puisqu’il avait entamé, avant la guerre, à Paris, une carrière de boucher-charcutier. Après la débâcle, il revient en Côte-d’Or où il vit dans une semi-clandestinité pour échapper au STO. C’est à la Libération qu’il rejoint l’entreprise de bâtiment Dubuet à Epinac-les-Mines.
Son oncle, Fernand Coron le bien nommé, est un des premiers bénéficiaires des Castors dijonnais, dans le quartier Eiffel. Quand il entend dire qu’on recherche une sorte de super-contremaître, de super-chef de chantier pour mettre en œuvre à Beaune les plans-types de l’architecte Barbet, il recommande son neveu qui va devenir le pivot et la figure centrale des Castors beaunois. Cet homme-orchestre va recueillir les candidatures des aspirants-constructeurs, rechercher des terrains, choisir des entreprises pour la viabilisation et une partie du gros-œuvre, implanter les maisons, coordonner les travaux, etc. Son fils, Jean-Marc Preney, ancien maire d’Echevronnes, se rappelle que bien des réunions de travail se terminaient dans la “bibliothèque“ de leur sous-sol où l’on dégustait quelques ouvrages de la Côte de Beaune.
Une idée simple mais ingénieuse
S’il fallait l’inventer, le système des Castors est aussi simple que l’œuf de Colomb. Une valeur centrale : le travail des coopérateurs. Chacun d’eux doit, pour devenir propriétaire, livrer au moins 3 000 heures de travail dont un tiers sur le chantier précédant le sien et deux tiers sur son propre lotissement sans savoir encore quelle maison lui reviendra. La ville puis la société-mère dijonnaise donnent les terrains d’assiette. C’est encore la commune qui paie les travaux de viabilité et qui offre l’exemption de taxe foncière pendant vingt ans. Les travaux requérant une grande spécialisation comme les fondations sont réalisés par des entreprises mais tout le reste est fait, à la mesure de leurs qualifications respectives, par les bénéficiaires eux-mêmes. Tous se rappellent la bonne humeur et l’esprit d’entraide qui présidaient aux tâches cruciales, couler la dalle, mouler des parpaings, couvrir de tuiles, tout cela avec l’aide, pour les premiers, d’une grue actionnée par une manivelle…
Pour financer les autres travaux, la société des Castors trouve, grâce à l’élan donné par la loi Loucheur de 1928, des crédits qu’elle reverse aux accédants à un taux zéro. Qu’ils proviennent du Crédit foncier ou de la Caisse d’allocations familiales, ces prêts se traduisent par des mensualités presque indolores. Elles sont en effet inférieures aux loyers payés précédemment alors que tous les propriétaires décrivent, pour leur ancien logement, des conditions de confort et d’hygiène caractéristiques de cette époque : pas de salle de bains, pas plus de W.C. et quelquefois pas même d’eau courante.
Afin d’actionner la pompe du nouveau mécanisme, la ville donne aux Castors un terrain en friche baptisé “Saint-Nicolas-Champagne“. Jean Preney, qui a pris ses fonctions en 1952 pour les conserver pendant trente ans, va y encadrer trois premiers lotissements entre la rue Colbert et l’avenue De Lattre. Comme le montrent les photos du chantier originel dans l’actuelle rue des Castors, les nouveaux pavillons s’inscrivent déjà comme un défi au pied des premières HLM livrées en 1951.
J’y suis j’y reste !
Ceux qu’on pourrait appeler les Castors seniors vont travailler au long des années 1953 et 1954 pour entrer dans leurs maisons à la fin de 1954. Ils ont noms Blanchard, Briquet, Lamotte, Belaïdi, Fichot, Jobard, Morland, Courtois, Pradalié entre autres, et bien sûr Preney. A vrai dire, la maison de type Castor est, à l’époque, synonyme de vie nouvelle. Aujourd’hui, plusieurs maisons sont encore occupées par leurs attributaires ou par leurs héritiers. Si quelques offres sont disponibles pour l’achat éventuel des Castors, leurs propriétaires, à l’image des animaux éponymes, s’entêtent. « Chez moi, j’y suis, j’y reste ! ».
Après le quartier Colbert et la Californie, d’autres lotissements surgissent, route de Chorey, aux abords du Lac mais aussi dans les villages environnants. Quelques unités à Savigny-les-Beaune, à Aloxe-Corton, à Meursault, à Nolay, à Nuits-Saint-Georges ou à Chorey. C’est au total plus de trois cents maisons qui auront été édifiées en à peine plus de vingt ans avec souvent des familles nombreuses, soit plus de 2 000 personnes dotées d’un vrai toit.
Nostalgie peut-être, mais quand même…
Qu’on parle avec n’importe lequel des membres de l’Amicale des Castors, tous évoquent avec beaucoup de chaleur la mémoire de Jean Preney, qui s’est éteint, dans sa retraite de Thury, en 2011. Tous racontent aussi une époque où le progrès collectif produisait une amélioration de la condition de chacun « On travaillait avec envie » se souvient joliment un propriétaire. On ne parle pas exactement d’un âge d’or mais cela y ressemble beaucoup. On n’avait alors aucune peine à trouver du travail. Dans des écoles respectées, des maîtres dévoués poussaient les enfants vers le très fameux ascenseur social. L’avenir meilleur était une certitude. La devise républicaine palpitait concrètement et pas seulement au fronton des mairies ou dans les proclamations officielles. Les citoyens se serraient les coudes, persuadés qu’ils étaient que la mise en commun de leurs forces produisait une somme supérieure à l’addition des énergies nouvelles. Était-ce alors mieux avant ? Pour autant, qu’on n’aille pas voir les Castors comme une secte de nostalgiques. Les premiers ont vu, pendant soixante ans, le monde changer, devenir plus difficile, plus incertain, plus complexe. Mais ils ont vu aussi, pour leurs enfants et leurs petits-enfants, le risque de guerre s’éloigner, les grandes maladies reculer et la modernité consumériste s’épanouir dans tous les étages de la société. Ils ont le sentiment d’avoir été privilégiés puisqu’ils avaient la chance d’assister à ces grands bouleversements depuis leur propre foyer.
A Beaune et dans toutes les communes voisines, les agglomérations sont désormais enfermées dans l’écrin luxueux des vignes au coût mirobolant. On n’y bâtira plus de ces maisons dont le matériau principal s’appelait solidarité. Mais il se dit que quelque part, entre l’Alberta et le Montana, subsistent quelques trappeurs irréductibles qui n’aiment pas les castors. Envoyons leur donc une ambassade pour les persuader que le castor n’est pas seulement aimable mais qu’il est utile, voire indispensable.

















